139,33 €
Vous savez combien ça pèse 139,33 € en liquide ? Moi oui.
Bien sûr il y a les pièces. J'en ramasse un paquet, parce qu'on m'en donne, parce que je joue (un peu bien j'espère). Les pièces s'entassent, ça fait de la maille dans la bourse et ça alourdit les sacoches, mias c'est pas ça le problème: je peux échanger contre des billets à la boulangerie.
D'ailleurs, c'est de là que le problème m'est apparu, une boulangerie. Je faisais du troc de pièces contre des billets pour diminuer la charge de transport. A la fin la boulangère m'a donné plusieurs billets, dont un de 50€. J'ai ouvert des yeux tout ronds. Un billet de 50€. Mon billet ? J'en revenais pas. Je suis sorti de la boulangerie avec mes billets sous le bras, j'ai tout rangé en sacoches et je suis parti rouler.
Cinquante euros sur un billet. Et d'autres billets avec. J'avais jamais été aussi riche en liquide. Combien j'en étais arrivé à transporter maintenant, dans mon camion blindé pas camion ni blindé du tout, c'était quoi la valeur de ma bourse, ça me taraudais mais je pouvais pas m'arrêter n'importe où sur le bas-côté pour compter ma thune, si quelqu'un venait à passer et... on sait jamais.
J'ai attendu la nuit, monté la tente en fredonnant, l'air de rien, j'ai mangé du pain avec de l'huile, je me suis glissé dans mon sac de couchage, comme n'importe quel vagabond fatigué. Puis, comme c'était tout à fait prévu, j'ai farfouillé la sacoche ouvert ma bourse et compté mes billets aux dernières lueurs du soleil. J'étais inquiet pour je ne sais quelle raison. En feuilletant les euros, en manipulant les sous, j'avais conscience de toucher de la valeur, de l'économie de temps. Du bout des doigts, je touchais du potentiel endormi. De la puissance crue. Je refermis la bourse, et mon gros coeur fit des petits bonds inquiets. Accordéoniste naïf et sans le sou, je me trimballais maintenant avec 139,33 € de liquide tout frais et sans tâche. 150 balles nets d'impôt. 150 balles de thunes qui n'attendraient plus qu'un prix pour être diminuées. 150 balles de thunes qui... à quoi j'allais bien pouvoir utiliser tout cet argent.
Bien sûr oui, je voulais acheter une maison ou un terrain, mais d'abord, c'était un rêve lointain et vieux complètement inaccessible, et puis c'est pas avec une somme ridicule comme ça que je pourrais faire quoi que ce soit... A l'occasion, je dépensais bien 15 ou 20 balles pour manger, évidemment oui, mais ce n'était qu'une fois par semaine, ou deux par grande faim. Euh... de l'argent... euh... je devais acheter des nouvelles chaussures, donc je pourrais acheter des nouvelles chaussures, mais c'est pas urgent alors... alors... alors... à quoi j'allais bien pouvoir utiliser tout cet argent ???
Ma question resta sans réponse. Je roulais. Sans m'en rendre compte, mes yeux lisaient tous les prix de toutes les boutiques. J'évaluais fébrilement, je comptabilisais. Ca faisait plus d'une centaine de croissants aux amandes, et même plus de 150 pour les croissants aux beurre, kiff-kiff pour les chocolatines. Je pouvais m'acheter une enceinte bluetooth. Une trotinette électrique ? Je donnais un coup de pédale agacé: n'importe quoi Colin, pense à autre chose. J'essayais sincèrement et j'ai cru y arriver. Mais le matin suivant, quand il a fallu jouer sur le marché... les pièces qui tombaient faisaient un bruit de caisse enregistreuse. 142, 143, 145, 145,50 , 147,50 , 149...
Au tout début en février, je comptais les pièces par sincère curiosité. Qu'est-ce qu'un accordéoniste novice pouvait gagner en une heure ? Je me suis donné des haut-le-coeur, la nausée me montais. Quand la somme dépassait 25€ je ne comptais plus: c'étais indécent. Et puis, le pécule décendait à vitesse régulière si bien que je n'ais plus jamais compté ce que je gagnais précisément: en avoir était suffisant. Tout au plus j'évaluais à l'oeil.
Mais depuis le billet de 50, c'était autre chose...
Avec une sorte de fierté bizarre, j'ai cru m'accomoder à ma nouvelle situation bourgeoise. Je me suis dit: qu'à celà ne tienne, je serais riche ! Je jouais innocemment, sourire en coin, et le son des pièces venait grossir ma fierté, comme un pénis gonflé de sang. L'argent est un bon serviteur, mais un bien mauvais maître; et si je faisait mine d'être benaise assis sur mon pécule, en réalité c'était lui qui m'étouffait sous son royal fessier. Je me sentais mal, j'étais un imposteur. Je me couvrais de crasse, de peur qu'on voit dépasser oups ! les billets sous les vêtements. Regardez celui-ci qui est riche et qui demande de l'argent, bouh, bouh le riche ! Je me disputais avec moi-même, je m'engueulasse presque, parce que cet argent je l'ai mérité tu vois, c'est le miens et j'en ferais ce que je veux, et je veux qu'il va fructifier, je fais des zéco-no-mies, j'économizzze ...! Sans conviction. La mayonnaise ne prenais pas, mais je mangeais quand même, triste bouillie claire et sans goût en faisant des grands miam et des hmm quel délice. Par fierté.
J'ai recompté l'argent hier soir, j'ai 80€. C'est rassurant de voir l'argent se dépenser tout seul. Je me sens plus léger.
J'ai réfléchi. Après tout, les chiffres sont des chiffres. La seule raison qui me fait entasser de l'argent, c'est d'acheter un terrain, alors il suffit d'attendre que les chiffres de mon argent atteignent ou dépassent les chiffres du prix du terrain. J'ai encore le temps ! Et pour le reste, je me débrouille. Je vais travailler sous contrat pour pousser mes chiffres plus haut, sans pression. L'important ce n'est pas la somme, mais l'attitude. Et si entre temps j'ai besoin d'autre chose, j'utiliserais mes outils pour me le procurer; utiliser l'argent pourquoi pas, c'est aussi une solution.
Il faudra quand même que je trouve un porte-bagage avant parce que tout ce poids à l'arrière c'est pas bon sur le vélo. Et un cadenas pour les sacs. On ne sait jamais.