➳ Crapahute à Vélo

La barre reliée au coeur

J'ai pris la mer un bel après-midi de juin au bord du bateau de Jean-Christophe. Marin d'eau douce, marin de baignoire même, je n'avais jamais navigué - c'est tout juste si j'avais déjà mis le pied sur un bateau.

Le premier jour est un didacticiel parfait: nous avançons au moteur jusqu'à l'écluse d'Arzal, Jean-Chri m'explique quelques principes de navigation, quelques mots de vocabulaire. Nous passons l'écluse. C'est la mer. Je prend la barre sur de petites vagues calmes et accueillantes, je tente d'appréhender le bateau.

Le lendemain nous repartons de Noirmoutier. Cette fois, c'est plat vent: cinquante mètres à l'heure. Puis soudain, la mer, la vraie, et le vent, 4 Beaufort avec rafale à 5. Rien de méchant pour un vrai marin.

Je ne suis pas un vrai marin. Je barre toujours, mais je galère. Le voilier tangue, on prend les vagues par plein tribord, j'ai beau corriger la trajectoire, lofer sec, j'ai l'impression qu'on va se ramasser. Jean-Chri crie, il manque de tomber. Je suis tétanisé mais je garde le cap je crois. Mes yeux se tournent vers l'intérieur, je ne vois plus rien, plus rien d'autre que ma propre peur froissée, pliée, renvoyée contre elle-même par les miroirs de ma tête.

Puis quelque chose se relâche.

Le temps se suspend. Les miroirs deviennent de fenêtre, et je regarde dehors. J'observe la mer et ses vagues. Elle force sur la barre: je comprends. Je la retiens. Mon regard devient flou, et mes gestes plus précis. Les vagues font rouler le voilier, mais je suis têtu. Je barre. Je barre ! J'ai presque oublié que je barrais, et tout d'un coup, je me vois barrer, et je barre mieux. Je ne pense plus à ce que je fais: je ressens, et c'est au ressenti que le travail se fait encore mieux.

Pour moi qui voulait à nouveau ressentir, retrouver des sensations, chaque vague est un nouveau défi: j'en rate 4, j'en réussis 1, puis j'en rate d'autres, réussis de plus en plus. Il y en a toutes les dix secondes, quelle meilleure école y-a-t-il !

Quelques jours plus tard, nous repartons de l'île d'Yeu. Je barre à nouveau. J'entends le safran qui souffle et glisse sur la surface de l'eau. Le bois de la barre grince un peu. Il y a le vent aussi. Marin !... ridicule mari n de baignoire. Marin quand même ! J'ai la barre reliée au cœur et la boussole au ventre. Je suis heureux.

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