La Guérilla du conte
On buvait un petit coup de rouge tranquillement assis sur le pont, à parler de rien et à rire de tout, quand Vincent a commencé: "Oh, vous la connaissez celle-là ?". Nos yeux et nos bouches ont suivi ses mots. Et soudain nous étions cinquantenaire, célibataire et rêveur, propriétaire d'un petite folie avec vue sur la mer, et luttant pour que ces imbéciles de chevaux blancs ne sautent plus de la falaise.
Une autre fois, je revenais du marché. Alexandre m'invite à prendre le café, et une chose en entraînant une autre, nous voilà tous deux attablés, penchés sur une partie d'échec. Nous sommes tellement concentrés que le silence joue de la musique. L'instant est calme, apaisant. "Parfois l'échiquier dessine des paysages." Je lève les yeux vers lui. Le bateau craque doucement. "Il y a un archer dans les collines, en embuscade" ajoute-t-il, pointant du doigt mon fou, perdu au milieu d'une diagonale de pions.
Un autre jour encore, c'est le soir. La maison s'endort, et demain, je pars. Corine et moi terminons notre thé sur la nappe du salon. Son regard dérive vers la fenêtre et la rue au dehors. "J'aurais dû être morte." Silence. La cigarette tourne entre ses doigts. "Ah oui ?" Elle acquiesce. Elle me regarde. Je saisis une soudaine profondeur dans sa voix. "Ici, sur la chaise. C'est mon fils qui m'a trouvée... j'ai fait un arrêt cardiaque."
Qui suis-je, petit colin de rien du tout, pour me prétendre conteur.
Ce sont ces instants-là, ces instants merveilleux qui font les vrais contes, pas les rendez-vous sur scène avec projecteur et haut-parleur. C'est parce qu'elle sort d'une bouche qui ne connaît pas l'art du conte que l'histoire devient tout d'un coup si rare et si précieuse, si belle en fait. Que vaut une histoire quand c'est un branquignole professionnel et pétri de fierté qui la raconte ? Peau de balle, que tchi. Au mieux, c'est un pet à paillettes, un pet qui sent bon. Mais ça reste un pet.
Je ne hais pas les "conteurs-tabouret", chacun fait comme il peut. Mais je me haïrai de le devenir. D'ailleurs j'ai décidé d'arrêter de dire que je suis conteur: maintenant, "je raconte des histoires"; et je ne suis plus accordéoniste non plus, "je joue de l'accordéon" etc... parce que sinon on s'imagine des choses. On attends le conte, on l'imagine, on le forge déjà d'avance, et alors il ne vient pas. C'est comme serrer les fesses avant de chier: ça ne marche pas.
La magie du conte, c'est de savoir où l'on va, mais être surpris d'y arriver quand même.
A cette citation que j'aime beaucoup, j'ajoute que le conte est encore plus beau lorsqu'on ne s'y attend pas, et que, presque par mégarde, on se surprend en plein milieu, en plein voyage... on ose plus bouger, on sourit en silence pour ne pas briser le rêve. Moi en tous cas, je n'ai jamais assez de bouche pour sourire, et je plane aussi longtemps que possible.
Le conteur propose le voyage, mais c'est celui qui écoute qui choisit la destination.
Avec cette citation que j'adore également, je complète enfin: On ne sait pas quand on est parti, on ne sait pas quand on arrivera, et on ne sait pas où l'on va. On sait juste qu'on voyage, et le reste importe peu.
Les contes sont des voyages gratuits, impromptus et fantastiques. Qui que vous soyez, quoi que vous sachiez, contez, racontez, recontez à tout va et à qui veut bien l'entendre. Contez partout, surtout là où on ne conte pas: faites la guérilla. Faites-le avec le coeur, faites-le innocemment !
Et moi aussi, je vais essayer. Ce sera dur, mais cera beau !