Les Bonnes Conditions
Parler d'accordéon c'est difficile pour moi, parce que c'est quelque chose que j'isole dans ma tête comme étant très dépendant du ressenti. Et c'est dur à décrire le ressenti de la musique: c'est pour ça que j'ai très peu parlé d'accordéon jusque-là.
Parce que sinon au final, je joue assez souvent, c'est juste que... j'en parle pas beaucoup.
Ce matin j'ai joué sur le marché de Dozulé. Mal placé, mal en vent, et les quelques stands trop éloignés sur la pourtant petite place...c'est pas des excuses, mais j'ai mal joué. 15 balles quand même, du boudin noir et un pot de miel de chataîgner (yes). Je me suis dit "C'est tes doigts qui sont tout rouillés Colin" et ça m'a suffit comme explication.
Pourtant ce soir. J'avais choisi de pousser jusqu'à Cabourg pour le marché de demain. Fausse bonne idée (pense-t-il) ville moche et touristique, hôtels et avenues infinies, aucun humain. Je repars et plante ma tente plus loin dans les marais. Il plante sa tente, il mange le vagabond, du bon pain, de l'ail cru des carottes et une pomme. Innocent, il se dit "Je jouerais pas au marché de Cabourg. Ben du coup maintenant je vais jouer un peu".
Un peu.
Deux heures plus tard il y est encore le bougre. Je transcris une composition (long et dur), tandis qu'une autre en poussé-tiré (complexe) pointe le bout de son nez que je joue à toute berzingue les yeux fermés, la tête dedans. Je l'essaie, je suis avide, je la fait tourner (j'essaie) elle tourne putain elle tourne super bien ! Je joue autre chose pour l'oublier (un peu trop), j'y reviens, elle tourne encore, et plus vite ! Je suis enjoué, je joue n'importe quoi. Le soleil se couche mais j'ai les yeux qui ferment quand je me concentre. Entre deux morceaux le contraste est descendu. Et encore. Et merde, il fait nuit. Je la fait tourner une dernière fois, juste pour voir. Je la termine j'ai les yeux qui ferment tout seuls. Mais les doigts bougent tout seuls sur les touches de nacre, et la musique joue pour mon plus grand plaisir. Je la fais tourner une toute dernière fois, juste pour voir si je peux broder des trucs. Oui, je peux broder des trucs. Je suis crevé et je brode en impro sur une compo rapide et complexe, mais bordel qui est l'accordébilos qui m'a volé ma place ce matin ?? Il était où le moi super fort en accordéon ??
Je réfléchis un peu et je comprends peut-être.
Peut-être c'est la bouffe. Ce matin avant le marché de Dozulé j'avais pas bouffé parce que je croyais que pas bouffer ça me donnait envie de mieux jouer: "je sais pourquoi je joue" (pour bouffer du coup). Mais en fait j'étais juste fatigued, pas énergisé. La preuve, c'est qu'au cours du marché j'ai léché un petit doigt entier plongé dans le miel, par pur plaisir, sauf qu'en fait ça m'a revigoré de ouf. Donc en fait il faut manger avant de faire une activité intense (quelle surprise).
Ou alors peut-être c'est la peur de déranger. C'est pas de la timidité, faut pas confondre: je suis là et j'assume de jouer, mais j'assume pas de prendre toute la place sonore que je pourrais avoir envie de prendre. Tu saisis la différence ? Ou alors c'est de la timidité quand même mais que j'oserais pas dire le nom. Ce serait ça parce que dans ma petite forêt de marais, entouré de mes petits arbres et ma ptite tente, ya personne pour me déranger et surtout personne à déranger. Alors je joue plein pot, sans sourdine et sans retenue, et j'ose faire n'importe quoi (qui se traduit parfois en génial-cool) pas comme au marché où ouin-ouin le vent y souff'ro fort et ouin-ouin les voitures èfon trod'bruit. Donc il faudrait que j'ose prendre ma place en pleine rue et gueuler parce qu'un accordéon ça se gueule.
Ou alors c'est le café que j'avais bu 6 heures avant.
Demain matin, je vais manger bien. Pis finalement, j'irais ptêt jouer à Cabourg.