"Merci, ça fait du bien"
Quand je joue de la musique sur les marchés, je dirais que la moitié des gens qui m'adressent la parole ou me donnent le sou accompagnent leur geste de cette phrase.
"Merci, ça fait du bien."
Et c'est sans compter les innombrables sourires trop grands pour les masques, les yeux pétillants des grands-mères qui se taisent, et les pieds qui tapent timidement, honteusement presque la mesure.
Cette phrase, anodine, me rassure et me terrifie.
Elle me terrifie parce que la musique "en vrai", avec des instruments et des gens qui sont là, qui se regardent, qui se touchert, a été décretée dangereuse, interdite, c'est à dire en termes politiques: non-indispensable. Terrifiante, parce que c'est faux: tous ces gens qui me remercient à leur façon pour ce que je leur donne ne le font pas par politesse. Même pour ceux qui l'avaient oublié et continuaient d'avancer gris comme la foule - je l'ai vu! - une poignée de notes sur un accordéon suffisent à colorier leur visage. La musique est indispensable.
Cette phrase pourtant me rassure tout autant. J'avais peur, vraiment peur, que le confinement gauche-droite-assis-couché ne nous transforme tous en troupeau sans regard et sans volonté. Mais les humains restent des humains, capables du pire, et surtout du meilleur: un seul accordéon réveille les bouillons d'émotion les plus enfouis, et tout rejailli à notre plus grand bonheur à tous.
Jouer sur les marchés, en plus des sous et de la pitence qu'on me donne, à moi aussi ça me fait du bien. L'espèce humaine est une innommable saloperie, mais bon sang de merde, qu'est-ce que j'aime les humains.
Alors, masque ou pas masqué, tant que ce sera utile, je jouerais.