Partir c'est fait pour s'arrêter (encore)
Dans un squat en hiver, un inconnu m'a dit un jour: "Partir c'est fait pour s'arrêter."
Je me suis demandé où. Mon imagination s'est affolée comme à son habitude: je me voyais en sage barbu et fourbu de route, une fin de voyage en apothéose, où humble parmi les humbles, je posais résolument mes affaires dans un paradis à ma mesure. Un quelque part qui serait la réponse à toutes les questions que je me serais posées depuis le début. Un là-bas qui me remplirait les poumons de sourires et qui me ferait dire, échapé de mes lèvres émues et presque sans le vouloir: "Chez moi".
Alors je sais pas vous mais moi je ne crois plus au Prince Charmant. Allez savoir pourquoi, le Prince Charmant des Quelque-Part, en revanche, j'y croyais.
Totalement convaincu par ce beau film émouvant, j'ai tendu mon regard vers l'horizon: en plissant des yeux j'espérais voir plus loin le fameux Là-bas tant attendu. Dans mon angle mort à 350°, les Ici passaient inaperçus. Je leur ai serré la main cordialement, puis je suis parti vers le soleil couchant. Poor lonesome cowboy...
Voilà, maintenant je suis vieux (de voyage), et je trébuche sur ma barbe. Si vous écoutez le vieux fou qui bave tout seul sur un banc, je vous dira : voyager c'est fait pour s'arrêter, mais plusieurs fois. Et ça je l'avais pas compris avant.
Je dirais même que voyager c'est fait pour s'arrêter tout le temps. Faire des pauses c'est important, ça permet de structurer l'esprit. En tout cas moi ça m'aide. Je me dis: ici j'aime (ou j'aime pas) demain j'irais trouver la même chose (ou autre chose) je connais cet endroit où les choses m'a-t-on dit sont belles, d'ici à là-bas voilà le temps que j'ai, que faire de ce temps.
Et alors il se passe quelque chose de magique: une fois que le temps est mesuré, on l'utilise. Je ne parle pas de mesure en atome de césium, c'est universel donc inhumain, je parle de mesure à notre portée: en nombre de dodo ou en sueur dépensée. Quand le temps prends cette mesure, et quand la distance prends la même mesure... c'est difficile à expliquer. Le repas de vie prends une autre saveur. On se précipite pour déguster. On prends le temps de se baffrer. On devient un ogre de distinction, un dévoreur de miettes, un lécheur d'assiettes. Chaque instant est pesé-mangé avec précipitaprécision. Vous me suivez ? Je crois qu'on dit souvent: croquer la vie à pleines dents. C'est ça qu'il se passe. On croque la vie à pleines dents.
Quand j'ai cherché mon lointain Là-bas, je n'avais que l'espoir d'un goût. On était pas loin de Dolto et de son bonbon: et quel couleur il aura ? et avec qui tu voudras le partager ? Je patientais, docile et aimable gamin, je rêvais, je roulais. Et pendant ce temps, je machouillais du pain sec. Ne fais pas la même chose que moi gamin, pense à Pac-Man: mange l'instant, dévore tout sur ton passage. De toutes façon à la fin du film tout le monde s'arrête et meurt.