➳ Crapahute à Vélo

Soupe d'aventure : Suisse Normande

Vendredi midi: le ciel est bleu et je quitte l'Antre des Lièvres où j'ai vécu pendant la saison des pommes. J'aimerais être triste de les quitter, mais l'excitation l'emporte sur tout. Je respire. Quelle belle journée pour rouler ! Je compte les nuages tout en me répétant le nom de ma prochaine destination: la Suisse Normande.

Comme beaucoup d'autres endroits visités pour ce voyage, j'avais déjà vaguement parcouru cette zone il y a quelques années en me disant: c'est trop beau je reviendrais. Alors en roulant sur la voie verte toute droite et goudronnée, j'imaginais déjà les reliefs, les forêts et les cascades qu'on m'avaient promises il y a si longtemps. Au fil des rails, j'observais les collines s'agrandir doucement, étirer leurs cailloux en roches escarpées, se gonfler d'arbres et de rivières - oh les belles balades que ça ferait ! - je n'y tenais plus d'attendre et j'ai lâché la piste cyclable pour une traverse qui sentait l'aventure.

J'ai débarqué à Clécy au samedi soir, conquérant de la traditionelle côte d'avant-village. Je cherchais un endroit où dormir. Quand soudain, en travers de mon chemin presque barant la route: un PMU. Avec devant, un échantillonage des gens du crus, jeunes et vieux, sobres et moins. Naïvement je demande, et naïvement on me réponds "Viens boire avec nous !". 3 pintes, 1 bar et quelques nouveaux amis plus tard, je me réveillait comme d'un rêve au milieu de 5 autres musiciens à jouer tous ensemble, une autre pinte à portée de bras, et des sourires aux lèvres de tout le monde. J'ai dormi au bar.

Dimanche matin: j'ai rendez-vous dans l'après-midi pour un saut en parapente. En attendant je roule, j'explore. Perché sur les crêtes, je savoure les prairies vertes qui tombent et remontent en douces cuvettes. Il y a un peu de vent, et un peu de soleil, un peu de pain et de fromage. Je m'endors un peu. Et bordel ça manque pas: me voilà en retard. Je trace ma route et cherche l'air de déco, cherche les planants multicolores quand enfin elle surgit. C'est un promontoire qui domine toute la vallée de Clécy. Une foule incroyable s'entasse sur ses bords, les yeux dans le beau vide en face. Parkas, casquettes, gamins, famille. Des amis et des touristes. Tout le monde attends, et personne n'en parle, sauf les habitués qu'on devine à leur vêtements de sport, et leur fausse nonchalance qui cache leur folle envie d'aller. Ca cause météo, ça cause matos et sécu, performance, ça se chambre: ça cause sérieux quoi. Je sais foutre pas où me mettre, je m'attendais pas à ça. Je m'assois et j'attends, les yeux dans le beau vide comme tout le monde.

J'attends longtemps. Je retrouve des copines de la veille. Le vent change. Les connaisseurs discutent à voix basse, sourcils froncés, mais bien sûr, ça ne remets pas le vent en ordre. Le soleil tombe, et les couleurs du paysage finissent par changer elles aussi. On les voit bien dans les lunettes de soleil des autres.

"Alors Colin, tu dis quoi ?" La question m'ébranle. Oui, je dis oui. Allez on y va. Samy m'arnache, en quelques mots il me guide et presque sans m'en rendre compte, je saute dans le vide. Un instant de silence intérieur. Le vent me fait écho.

Les voiles oranges et bleues, les silhouettes qui glissent l'une entre l'autre, et au fond, les crêtes qui tombent en prairies vertes, en ruisseaux gris, en vaches fleuries, en reflets de ciel et de maison: je suis dans le paysage. Je suis dans le paysage, je suis dedans, et je plane en silence.

C'est déjà fini. On me ramène à Clécy, on m'asseois sur une chaise. Sur ma bouche, le sourire de là-haut. Ou celui d'hier soir ? je ne sais plus. Deux jours de sourire accrochés en banane, grâce à Maria, Jeanfi, Samy, Damien, Pierrot... il y a d'autres prénoms que je ne connais pas, et que je meurs d'envie de connaître. Je m'endors dans des draps propres.

Lundi soir. Je me sèche la couenne dans ma tente de Vlad. Ca sent l'effort, ça pue le chien mouillé. Aujourd'hui, j'ai quitté Clécy. J'ai revu encore les routes qui grimpent et tombent, celles mangées par les sous-bois, bordées de champignons et d'eau qui coule. J'ai revu la pluie et le vent. Du bout des roues, j'ai suivi la coube des collines qui se sont recouchées, rapplanies, qui ont soupiré enfin, mourrant à petites vagues sous les barrières des champs. Je quitte la Suisse Normande heureux: je sais que je reviendrais.

#amis #voyage