➳ Crapahute à Vélo

Table & Luxure

Vagabonder à vélo, dormir dans des champs et sous des arbres c'est cool et tout. J'ai tout ce qu'il faut, ou pas loin. Pas loin...

En réalité, je crois qu'il me manque quelque chose.

Des fois, ben, je suis dans ma tente (ou n'importe quelle tente)(ou même chez des gens) et je suis bien à l'aise et tout. Dans ces moments-là j'aime bien mettre mes mains derrière ma tête et laisser ma tête réfléchir toute seule. Je la regarde faire, un peu comme on regarde la télé: les images défilent devant mes yeux et je les commente silencieusement, je rigole des fois, je m'émeut, je rougis... c'est reposant.

Mais des fois, comme devant la télé, ya des choses qui me font froncer les sourcils. Et tu sais quand tu fronces les sourcils ça fait des plis, et c'est bien connu, les plis au front ça plisse aussi la pensée. C'est à dire que ça rapproche les neurones, ça fait des connexions courtes. En bref: des fois je réfléchis. Et même que quand je réfléchis assez bien, il m'arrive parfois d'avoir des idées. Mais si je te jure, des idées.

Bon "les idées" ça sonne bien comme ça, mais en vrai, c'est juste des paquets de pensées qu'on a mis en tas parce qu'elles avaient la même couleur ou la même date de péremption. Alors on peut avoir une belle collection d'idées comme ça, rangées les unes à côté des autres dans les étagères de la tête, ça fait comme un musée. On se promène en les regardant. Ça aussi c'est reposant. Mais moi ce que je préfère avec les idées, c'est quand on les fait sortir de la tête et qu'on les montre aux gens, encore brutes comme ça, qui tiennent pas debout encore, ou même mieux: finies, polies, lissées, grandes, superbes !

Mais alors faire sortir les idées de la tête sans filtre des fois ça fait des problèmes. Parce que les idées sont mal pliées (ça c'est à cause que les plis du front sont mal faits), ou alors que ça fait une pile de pensées tellement grande que dès que tu la bouges ça se casse la gueule, alors faut tout remettre en tas et tout replier et c'est pas agréable ni pour toi ni pour celui qui t'écoutes et qui attends. Parfois même il t'aide à replier et c'est un peu humiliant.

Non, le mieux c'est de reprendre les tas d'idées en vrac et de les mieux ranger par avance. Alors, moi j'ai essayé avec les mains. Ce que tu fais c'est que tu parles ton idée, tu la laisse couler par la bouche, et au fur et à mesure que ça tombe, tu récupère ça avec les mains et tu tricotes ton idée dans le vent entre tes doigts. J'ai trouvé que ça marchait bien si c'était des idées faites à partager; ben d'ailleurs, ça marche des fois mieux quand ya quelqu'un en face, parce que le terlocuteur y retiens tout à ta place et il te renvoie le paquet tout bien ficelé sans que t'ais besoin de faire, c'est magique ! Bon par contre quand ya personne... ben ça marche bien aussi, mais il faut juste être un peu plus attentif. Le tricotage il se déroule devant tes yeux, par terre par exemple, il s'accroche aux arbres et aux nuages, et quand tu as fini, il faut tout aspirer à l'oreille en sens inverse. C'est un problème parce qu'une idée tricotée ça prends beaucoup plus de place qu'une idée pliée en tas, et quand tu remets tout par les oreilles des fois, t'as beau forcer, ben ça rentre plus. C'est un coup à perdre un bout d'idée en chemin, ou pire, toute l'idée entière !

Donc le problème c'est le stockage. Je vais pas vous la faire compliqué, la solution elle est simple, c'est d'écrire. Écrire écrire écrire. C'est une technique différente parce que les idées coulent plus par la bouche mais par les doigts. Pour que ça marche bien du coup il faut: des doigts (ben oui), une surface transcryptable genre une feuille de papier, un stylo, et surtout surtout, il faut bien fermer la bouche. C'est très important. J'ai vu des gens écrire et parler en même temps, soit disant ça les aide à faire le tri! la vérité c'est qu'ils ont peur que les idées grosses fassent des bouchons dans leurs doigts fins et raffinés. Faut pas qu'ils s'inquiètent, ça va forcément passer, oui c'est plus long ya pas à dire, mais si ils se laissent baver le trop plein d'entre les lèvres, ça va leur faire comme un mauvais tricotage de bouche: ils vont perdre des bouts en chemin ! Et un potage sans morceau, moi j'appelle ça un bouillon de poule. C'est pas facile c'est vrai. Yen a même qui en font leur métier. J'ai vu, les gens t'arrivent avec des foutraques d'idées grandioses qu'ils prennent même pas le temps de plier, ils te déversent ça à grandes eaux dans les oreilles du gazier, et lui impassible il aspire tout sans faire de bulles. Bon dieu c'est de la belle tuyauterie. Ça coule tout seul sans péage, direct à la feuille, tout propre et net. La feuille après, tu la prends dans les mains, elle est chaude comme une baguette.

Oui oui, j'y viens, j'y viens ! C'est que là je tricote à la bouche, et comme j'ai étalé l'idée partout en même temps, j'ai des fois des bouts de feuilles qui me viennent aux oreilles en aspirant, ça fait interférence, ça brouille la tête.

Bon euh, alors... bon...

Ah oui! le stylo.

Alors, tu tricotes-rédiges tes idées avec le stylo, bien. Quand tu vagabondes comme moi tu peux faire ça sur le pouce comme ça hop! sur un genou ou dans le creux d'une main, mais ça marche que pour les idées courtes, 8 mots pas plus. Après c'est que du bouillon de poule. Mais moi mon problème, c'est que j'ai les idées qui gonflent. Je crois que c'est un problème de levure. Alors déjà que pliées en tête, ça prend de la place, mais imagine le tas immense que ça me fait une fois tricotées à la bouche... ça déborde de partout et je vois même plus le paysage. J'essaie de les aspirer parce que c'est des bonnes idées quand même, mais j'en retiens jamais plus de 10 ou 20%. C'est du gâchis, ça me rend triste.

Du coup, j'ai imaginé un outil de travail, ça pourrait être un outil de professionnel à grandes oreilles même. Ce serait un genre de morceau de paysage dans lequel tu peux dérouler ton tricotage, mais tout proprement, comme ça tu te perds jamais dedans. En bois par exemple, pour rappeler un peu la forêt et les arbres, ça fait nature, ça rafraîchit les pensées. Alors tu étalerais tes idées tricotées là-dessus, ce serait une genre de grande surface, et quand tu aurais besoin de tout aspirer, t'aurais simplement tout sous les yeux, fastoche. L'idée toute tricotée resterait propre, sans bout de feuille, et tu pourrais la déplier et la replier comme tu veux entre tes doigts/dents (ça dépends du tricotage, "de bouche" ou tricotage-rédaction). Un truc j'en ai pas parlé mais c'est important aussi, ce serait la position du corps. Bon pour le tricotage de bouche c'est pas très important parce que la source et la bouche sont en liaison quasi-directe, tu peux faire ça allongé si tu veux que ça changera pas grand chose. Juste à éviter la tête en bas, la moitié des mots retombent dans la tête ça fait des trous dans les idées ça fout le bordel c'est pas bon pour les plis. Mais pour le tricotage-rédaction, c'est important que la tuyauterie soit bien orientée comme il faut.

D'abord le cou bien droit et le front plissé penché sur l'idée en tricotage. C'est un peu superstitieux, mais ça fait effet miroir entre les plis du front et les plis du texte, j'aime bien. Ensuite les épaules relâchées, ça aide à la circulation. Sinon ça coince bêtement, ça coule à petites gouttes du bout des doigts. Enfin, et ça peut paraître con: il faut avoir le cul assis confort. C'est encore pour le passage de tuyauterie; pas que les idées passent par le cul, vous inquiétez pas pour ça. Non, c'est qu'en descendant du cerveau, les paquets d'idées passent un court instant par la colonne vertébrale du corps, qui descends depuis l'arrière du crâne jusqu'au bord du cul. Donc: tu poses tes fesses au clair sur un machin comme une chaise, benaise, et si tu t'entends bien avec ton corps, tu verras que la colonne se dressera tout bien droite zuchqu'en haut toute seule. Ça laisse le passage pour les bonnes idées (celles qu'on veut tricoter), et ça fait tuyau pour les mauvaises qui tombent zuchqu'en bas et sont évacuées comme tu sais très bien. Là, comme ça le corps fait son travail comme il faut.

Et puis... oh, ça c'est moi qui fait caprice. Mais je crois que c'est important quand même: faut une fenêtre. C'est pas forcément un trou dans un mur, ça peut être un trou dans les feuilles d'un arbre, dans le sol même, genre un terrier. C'est juste qu'il faut occuper les yeux avec une canne à pêche. Quand tes yeux zipzappent autour de ta tête sans s'arrêter, c'est un coup à merder le tricotage, tu vas y foutre des rayons étranger qui seront pas passés par le cerveau, c'est perturbateur tu vois. Alors t'y fous un horizon sans fond comme un trou (c'est ce qui marche le mieux) et les yeux iront pêcher là-bas tout seul sans patiner. Yen a qui aiment pas parce que le tricotage s'arrête des fois, mais c'est que les yeux remontent un poisson, c'est normal. Faut juste attendre de remonter la ligne, et ça va repartir aussi sec et même mieux, c'est bon pour le cerveau le poisson.

Voilà, je crois j'ai fini.

  1. Une grande surface en bois
  2. Une chaise pour les fesses
  3. Une fenêtre pour les yeux. Ouais, voilà.

Voilà mon luxe. C'est un peu un rêve à la con, c'est rien. Mais quand j'y pense ça me fait sourire. Qu'est-ce que je donnerais pas pour une table ou un bureau.

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