Volez la ville aux voitures 🏴
Je me sens d'humeur à agiter des pancartes.
Nos villes sont construites pour les voitures. Nos rues, nos routes, la distance qui nous sépare de nos lieux de vie, de nos proches, des choses que nous aimons… tout est dépendant de la voiture, construit par elle, pour elle, par ses capacités, et donc ses limites.
Nous achetons une voiture à crédit, avec assurance obligatoire, pour nous engager avec l'humanité entière sur ces routes de voiture où des voitures s'entassent, pour parcourir des distances de voiture et atteindre des villes de voiture pour travailler, revenir en voiture, payer le plein de sa voiture et parfois même dormir dans sa voiture. Pour quoi ? Pour finir de payer la voiture, l'assurance de la voiture, les réparations de la voiture, l'essence de la voiture.
Notre vie est construite pour des voitures. Oserais-je ? Notre vie est construite par les voitures.
Je ne plaisante pas vraiment. Je ne plaisante pas du tout.
En voiture, les lieux ne sont pas séparés par des collines et des forêts. Combien entre Quimper et Vannes ? Ce qui nous sépare désormais ce sont des chiffres, mesurables, pondérables. Entre chaque kilomètre, le paysage ne fait pas de décimale. On ne calcule pas une ferme à demi enroncée, on passe devant. On ne calcule pas une bourgade limitrophe, suspendue à son bar-tabac-presse-épicerie-boulangerie-poste. On ne calcule pas les champs de colza qui puent à côté de vaches Holstein qui broutent, ni les quartiers en crépi beige habités par des gens en crépi beige. On ne calcule pas la vue sur la mer, on ne calcule pas les fleurs, les rivières, les lacs et les montagnes. Vous saviez que la Bretagne était pleine de lacs et de montagnes ? Et connaissez-vous leur nom ? Et pourquoi on les appelle comme ça ?
Moi je ne savais pas, et j'avais honte. Il y a quelques jours à vélo, je suis monté sur le Menez Du, littéralement "le mont noir". À ceux qui disent qu'il n'y a pas de montagne en Bretagne, vous me ferez le plaisir de grimper là-haut à pieds, et de vous pencher par terre. Au sol, sous les touffes de bruyères, balayées par le vent… la terre est noire. Menez Du.
On ne calcule pas nos voisins non plus. L'équation est trop complexe, on risquerait de perdre du temps, et de toute façon, pas besoin de connaître ses voisins pour aller et revenir du travail. On ne calcule pas une rue fleurie qui sent bon au printemps, parce que l'odeur des fleurs ça ne fait pas un trajet plus court. On ne calcule pas un abri pour la pluie. On ne sera dehors qu'entre deux portes claquées.
Prenez votre vélo, allez à pieds même, c'est aussi bien - moi je n'ai choisi le vélo que pour voyager loin. Promenez-vous, regardez bien votre ville et même, faites mieux: observez-la. Pourquoi l'église est-elle ici ? Où est le marché ? D'où vient la rivière, par où passe-t-elle, quel est son nom et pourquoi ? Votre ville ne vous appartient plus, elle est celle des voitures. Mais cherchez bien, et vous trouverez encore ces petites rues pittoresques, ces bouts de jardin cachés, ces quais de gare, ces quais de port, où les gens venaient pour se trouver, travailler et vivre ensemble. Voyez maintenant où les voitures ont repoussé cette vie: dans les ruelles plus sombres encore, les passages plus étroits. Parfois, nulle part.
La voiture, c'est le symbole d'une société qui va trop vite, trop loin, et derrière laquelle on court à grands coups de pétrole. Un buffle enragé qui n'appartient plus à personne et que personne n'ose plus retenir.
Observez, et luttez. Revendiquez votre place humaine dans cette ville inhumaine.
Faites du vélo ! ✊